Début 2025, une poignée de nouveaux sets LEGO ont livré des briques blanches un peu différentes des autres : plus opaques, légèrement plus lourdes. Les fans les plus attentifs ont fini par trouver leur référence, 426 « White V.3 ». LEGO venait de changer la formule de son blanc, sans le moindre communiqué. Ce n’est ni la première fois, ni sans doute la dernière : les couleurs LEGO évoluent en permanence, souvent en silence, parfois dans la douleur. Combien y en a-t-il, pourquoi les gris ont-ils changé en 2004, pourquoi vos briques blanches jaunissent-elles, et pourquoi personne ne semble d’accord sur leurs noms ? Je vous propose de faire le point, sources à l’appui.

Éclairées par l’arrière, deux tuiles en ancien blanc (à gauche) et deux en nouveau blanc 426 (à droite) : la nouvelle formule laisse nettement moins passer la lumière. Photo : The Rambling Brick, reproduite avec son autorisation.
De 5 couleurs à plus d’une centaine… puis la cure d’amaigrissement
Au début des années 1960, au moment où l’ABS remplace l’acétate de cellulose, les briques LEGO n’existent qu’en cinq couleurs : blanc, rouge, jaune, bleu et noir, sans compter le transparent. C’est d’ailleurs probablement l’origine du logo « arc-en-ciel » à cinq bandes utilisé à l’époque à côté du logo LEGO, même si, comme le souligne New Elementary, aucune explication officielle n’a jamais été donnée.
La palette s’étoffe ensuite très lentement : une dizaine de couleurs dans les années 1960 et 1970, une vingtaine au milieu des années 1980. Puis, au milieu des années 1990, tout s’accélère. J’ai compté, à partir des inventaires publiés par Rebrickable, le nombre de couleurs différentes présentes dans les sets sortis chaque année. On passe de 29 couleurs en 1994 à 62 en 2000, pour culminer à 103 en 2004. La palette fond ensuite de 45 % en cinq ans, jusqu’à 57 couleurs en 2009, avant de remonter doucement. BrickMissing, qui a mené une analyse similaire sur plus de 26 000 sets, arrive au même constat, avec un pic à 108 couleurs en 2004 (les chiffres varient un peu selon les choix de méthode).
Méthode : une couleur est comptée dès qu’elle apparaît dans au moins un set de l’année, minifigurines comprises. Les gammes Duplo, Primo, Quatro, Modulex et Clikits sont exclues. Les « opaques » excluent les transparents, métallisés, chromés, nacrés, pailletés et phosphorescents.
Pourquoi un tel resserrement ? LEGO n’a jamais fait le lien officiellement avec sa situation financière, mais le calendrier parle de lui-même. Au début des années 2000, le groupe traverse une grave crise et son catalogue s’est emballé : selon le designer LEGO Mark Stafford, cité par Business Insider, le nombre de pièces différentes était passé de 6 000 à plus de 12 000, avant d’être ramené à 6 000 lors du redressement engagé à partir de 2004. Les couleurs ont suivi le même chemin. Une règle informelle s’impose depuis, souvent rapportée par les observateurs spécialisés : pour faire entrer une nouvelle couleur, il faut en retirer une. Une règle qui semble s’assouplir : LEGO a introduit en 2026 deux nouvelles teintes d’un coup, Warm Pink et Blue Violet, sans qu’aucune disparition ne soit annoncée en face.
Aujourd’hui, la palette est nettement plus resserrée : on trouve 76 couleurs dans les sets de 2026, dont une cinquantaine d’opaques, le reste étant des transparents, des métallisés et autres finitions particulières. Et toutes ne pèsent pas le même poids : d’après l’étude de Brick Architect sur les pièces de base (briques, plates, tiles), les dix couleurs les plus courantes représentent près de 80 % des pièces produites. Le gris clair arrive en tête avec environ 15 %, devant le blanc (13 %), le gris foncé et le noir (11 % chacun).
2004 : le jour où les gris ont changé
C’est l’épisode qui a le plus marqué la communauté. Le 18 novembre 2003, Jake McKee, alors chargé des relations avec les fans adultes chez LEGO, annonce sur le forum LUGNET que la palette va changer à partir des sets de 2004. Le gris clair et le gris foncé historiques sont remplacés par deux nouveaux gris, plus froids, que LEGO appelle Medium Stone Grey et Dark Stone Grey. Le brun (Earth Orange chez LEGO) cède sa place à un brun plus chaud, le Reddish Brown.
Les raisons avancées sont de deux ordres. D’abord, les anciens gris étaient jugés ternes, en décalage avec l’image de couleurs vives et nettes de la marque. Ensuite, la palette avait grossi au fil des années, couleur par couleur, sans vraie cohérence d’ensemble. Dans une déclaration ultérieure, relayée sur Eurobricks, Jake McKee le résumait ainsi : il s’agissait simplement de « créer une palette durable et cohérente pour l’avenir ». LEGO précisait aussi avoir testé les nouvelles teintes auprès d’enfants aux États-Unis et en Allemagne, avec des retours très favorables.
Quant aux explications alternatives qui ont circulé à l’époque (copier le concurrent Mega Bloks, faire des économies sur le recyclage), elles ont été démenties par LEGO et ne reposent sur aucune source sérieuse.
Le problème, c’est que LEGO pensait que le changement passerait à peu près inaperçu. C’était sans compter sur les fans adultes, qui se sont retrouvés avec des collections impossibles à compléter : un mur commencé en ancien gris ne pouvait plus être prolongé avec des pièces neuves. La colère a été vive, certains ont même revendu leurs briques. En mai 2004, Jake McKee présentait ses excuses pour la manière dont le changement avait été mené, et en novembre de la même année, LEGO publiait une liste de couleurs de référence confirmant que les nouveaux gris resteraient. Fin des espoirs de retour en arrière.
Les gris et le brun ont concentré la colère, mais ils n’étaient pas seuls : le changement a touché une bonne partie de la palette, des beiges aux roses en passant par les oranges, les jaunes pâles et les bleus clairs, comme le montre cette comparaison réalisée par Rylie Howerter.
Pour chaque colonne, la couleur d’avant 2004 en haut et sa remplaçante en bas. Deux briques Modulex servent de repère pour des teintes absentes de sa collection. Photo : Rylie Howerter / Brick Colorstream, reproduite avec son autorisation.
Les fans ont fini par baptiser ces nouveaux gris « bley », contraction de bluish et grey. Un surnom d’abord moqueur, devenu presque affectueux avec le temps, comme le note le glossaire de New Elementary. Vingt ans plus tard, le gris clair « bley » est tout simplement la couleur la plus courante parmi les pièces de base, selon l’étude de Brick Architect citée plus haut.
Pourquoi les briques blanches jaunissent
Qui n’a jamais ressorti un vieux set des années 1980 pour découvrir que ses briques blanches avaient viré au jaune pâle, voire au beige ? Le phénomène touche surtout le blanc et les gris clairs, simplement parce que c’est sur ces couleurs qu’il se voit le plus.
Le mécanisme est bien connu des chimistes. L’ABS, le plastique des briques LEGO, est un mélange de trois composants, dont le butadiène, qui lui donne sa résistance aux chocs. Or le butadiène est sensible aux ultraviolets : sous l’effet des UV et de l’oxygène, il s’oxyde et forme de nouvelles molécules qui absorbent une partie de la lumière visible. Résultat, le plastique jaunit, et d’autant plus vite que l’exposition est intense. C’est ce que décrivent les travaux sur la photo-oxydation de l’ABS. La chaleur accélère le processus. Ce n’est donc pas de la saleté qu’on pourrait simplement laver : c’est le plastique lui-même qui change. Quant au brome des retardateurs de flamme, souvent désigné comme coupable, cette explication vient des boîtiers d’ordinateurs rétro : rien ne démontre qu’elle s’applique aux briques LEGO.
LEGO, de son côté, reste très général. Sa page d’aide cite l’exposition directe au soleil, les écarts de température importants et la fumée de cigarette. C’est aussi la réponse que le service client faisait à un blogueur en 2021, sans proposer de remplacement.
Et le nouveau blanc ?
Le nouveau blanc 426 changera-t-il la donne ? Le blogueur australien The Rambling Brick a fait le test : il a laissé une tile en ancien blanc et une en nouveau blanc dehors, à Melbourne, pendant un an. Résultat publié en mai 2026 : les deux ont jauni exactement de la même façon, et de fines craquelures sont apparues sur les zones exposées. Son échantillon est minuscule et il le reconnaît lui-même, mais l’indice va dans le sens de la chimie : c’est l’ABS qui jaunit, pas le pigment.
À gauche, les quatre tuiles après un an : un témoin en ancien blanc resté à l’intérieur, la tuile en ancien blanc et celle en nouveau blanc exposées dehors (moitié haute exposée, moitié basse masquée), puis un témoin en nouveau blanc. À droite, la même photo en contraste renforcé : les fines craquelures apparaissent sur les zones exposées. Photos : The Rambling Brick, reproduites avec son autorisation.
Peut-on rattraper des briques jaunies ?
La méthode la plus connue s’appelle « retrobright » : on plonge les pièces dans de l’eau oxygénée et on les expose aux UV (ou au soleil). Le résultat peut être spectaculaire, mais je vous invite à la prudence. Le traitement peut laisser des marbrures, la manipulation de l’eau oxygénée concentrée n’est pas anodine, et ses effets à long terme sur le plastique restent mal connus. Un moddeur qui avait traité une console en 2015 a constaté dix ans plus tard que les zones traitées avaient de nouveau jauni, et plus que celles qu’il avait laissées telles quelles. Ce n’est pas une étude scientifique, et ce n’était pas du LEGO, mais c’est un signal à prendre au sérieux.
Le plus efficace reste donc la prévention : tenir les sets exposés à l’écart des fenêtres et de la lumière directe du soleil, éviter les pièces trop chaudes, et ranger dans des boîtes opaques ce qui n’est pas exposé.
Une même couleur, plusieurs teintes
Autre source de frustration : deux briques censées être de la même couleur qui ne le sont pas tout à fait. LEGO le reconnaît bien volontiers sur la même page d’aide : les pièces sont produites par lots, « un peu comme la laine ou les textiles », et de légères variations d’un lot à l’autre sont normales. LEGO ajoute qu’une partie des granulés peut être du plastique recyclé, ce qui peut aussi jouer sur la teinte.
Selon New Elementary, ces variations pourraient aussi s’expliquer par un changement de méthode : en 2004, LEGO aurait cessé d’acheter des granulés déjà colorés par le chimiste BASF pour mélanger lui-même les pigments dans ses usines. LEGO ne l’a toutefois jamais confirmé.
J’en avais moi-même fait l’expérience avec le vert lime de la Lamborghini Sián FKP 37 de la gamme LEGO Technic (mon test) : certaines pièces, notamment les connecteurs, y paraissaient nettement plus jaunes que le reste de la carrosserie.
Au-delà de ces petits écarts, LEGO fait aussi évoluer certaines couleurs, en gardant leur nom. Le cas le plus documenté est le rouge foncé (Dark Red, couleur 154). Vers 2010, LEGO l’a discrètement renommé New Dark Red, sans changer son numéro, pour une teinte plus constante en opacité comme en luminosité, selon Rylie Howerter, qui a photographié et documenté chaque couleur LEGO. Pendant la transition, certains sets mélangeaient les deux versions.
New Elementary a relevé un nouveau changement en 2019, avec des pièces plus mates et plus translucides, comme l’était le tout premier Dark Red. Même numéro, même nom, couleur différente. Et BrickLink ne fait pas la différence : les trois versions y sont vendues sous le même nom, d’où des commandes parfois dépareillées.
Photo : Rylie Howerter / Brick Colorstream, licence CC BY 2.0.
Et le phénomène continue : en 2025, LEGO a créé de nouvelles références pour le blanc et le jaune pâle (Cool Yellow), cette fois avec de nouveaux numéros, accompagnés d’une mention « V.3 ».
Enfin, il faut savoir qu’une même couleur ne rend pas pareil selon le plastique utilisé. Si l’essentiel des pièces est en ABS, LEGO utilise bien d’autres matières, comme on l’avait vu dans mon dossier sur les matériaux. L’ABS a une base laiteuse qui ne permet pas de faire des pièces transparentes : celles-ci sont fabriquées depuis 2018 environ dans un autre plastique, le MABS. Les éléments souples sont en polyéthylène ou en polypropylène, qui rendent les couleurs différemment, et un vert transparent en polypropylène peut paraître presque opaque, explique BrickNerd. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’un accessoire souple ne soit pas tout à fait de la même teinte que la brique sur laquelle il est fixé.
Le casse-tête des noms
Dernier piège, et pas des moindres quand on achète des pièces à l’unité : les noms. LEGO a ses propres noms de couleurs, souvent assez peu intuitifs (Brick Yellow pour le beige, Earth Blue pour le bleu marine…). En interne, ses designers travaillent d’ailleurs surtout avec des numéros. La communauté, elle, utilise majoritairement les noms de BrickLink, plus courts et plus parlants. Rebrickable s’appuie sur des noms proches de ceux de BrickLink, mais avec ses propres identifiants. Et les logiciels de construction virtuelle basés sur LDraw ont encore leur propre système.
Concrètement, voici quelques correspondances utiles, relevées dans la table des couleurs de Rebrickable, qui a le mérite de croiser tous ces référentiels :
| Nom LEGO (n°) | Nom BrickLink |
|---|---|
| Medium Stone Grey (194) | Light Bluish Gray |
| Dark Stone Grey (199) | Dark Bluish Gray |
| Brick Yellow (5) | Tan |
| Sand Yellow (138) | Dark Tan |
| Earth Blue (140) | Dark Blue |
| Bright Bluish Green (107) | Dark Turquoise |
| Bright Yellowish Green (119) | Lime |
| Dark Green (28) | Green |
| Earth Green (141) | Dark Green |
| Bright Purple (221) | Dark Pink |
| Earth Orange (25), ancien brun | Brown |
Vous avez repéré le piège ? Le « Dark Green » de LEGO correspond au « Green » de BrickLink, tandis que le « Dark Green » de BrickLink est l’Earth Green de LEGO. Même nom, deux couleurs différentes selon le site sur lequel vous êtes. Même chose pour « Bright Purple », qui est un rose chez BrickLink.
Et ce n’est pas tout : même les valeurs de couleur affichées à l’écran divergent. L’universitaire Christoph Bartneck, auteur d’un guide non officiel des couleurs LEGO, a comparé les codes RGB publiés par plusieurs sources, dont des listes officielles LEGO, et aucune n’était d’accord avec les autres, y compris les listes de LEGO entre elles.
Mon conseil, si vous commandez des pièces au détail : ne vous fiez ni au nom seul ni à la vignette. Sur Pick a Brick, ce sont les noms LEGO qui s’affichent ; sur BrickLink, ceux de la communauté. En cas de doute, la table de correspondance de Rebrickable permet de convertir en quelques secondes, et le numéro de couleur LEGO reste la référence la plus fiable.
Des couleurs d’un jour
Pour finir sur une note plus légère : certaines couleurs n’ont existé que sur une seule pièce. BrickNerd en a recensé quelques-unes. La plus étonnante est sans doute un orange très pâle (Very Light Orange), utilisé pour un seul et unique modèle de chat, apparu en 2000 dans quelques sets Belville notamment. On peut aussi citer le rose chromé de la petite couronne Belville, apparue dans neuf sets entre 2001 et 2007, ou le vert chromé d’un cristal livré dans deux sets Space Port en 1999-2000. Autant de pièces devenues de petits graals pour les collectionneurs.
Ce qu’il faut retenir
Les couleurs LEGO sont bien moins figées qu’on pourrait le croire. La palette a explosé à la fin des années 1990, avant d’être sévèrement taillée après 2004. Les teintes elles-mêmes évoluent, parfois sans changer de nom. Et le blanc, malgré sa nouvelle formule, ne semble toujours pas insensible au soleil.
Pour ma part, je retiens surtout que LEGO communique très peu sur le sujet. L’essentiel de ce qu’on sait aujourd’hui vient du travail de fans qui mesurent, comparent et documentent pièce par pièce. Sans eux, l’histoire du « bley » se résumerait à un message de forum de 2003.
Et vous, avez-vous des briques jaunies au fond de vos bacs ? Avez-vous déjà tenté le retrobright, ou êtes-vous plutôt du genre à garder vos briques dans l’état où le temps les a laissées ? Et êtes-vous de ceux qui regrettent encore les anciens gris ? N’hésitez pas à partager votre avis en commentaires !
Note : pour ce dossier, je me suis fait aider par Claude, l’assistant d’intelligence artificielle d’Anthropic, pour la recherche documentaire, la préparation de quelques visuels et l’ébauche du texte. Toutes les sources utilisées sont citées dans l’article.














